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L'homme de l'ombre
Depuis que Zeljko Ivanek a remporté l’Emmy 2008 du meilleur second rôle dans un drama pour son interprétation parfaite de Ray Fiske, l’avocat torturé de Damages, on a appris à prononcer correctement son prénom. Répétez après moi : Jel-ko. La petite statuette vient couronner logiquement la carrière de ce comédien de théâtre d’origine slovène, diplômé de Yale et de la London Academy of Music and Dramatic Art, qui habite le petit écran depuis plus de 25 ans, sans tenir néanmoins le haut de l’affiche. Discrètement omniprésent, Ivanek est de ces acteurs hyperactifs qu’on voit partout, mais rarement au premier plan. À force d’occuper le terrain, l’homme est devenu le second couteau le plus employé d’Hollywood.

Sa filmographie télé se pose là. Après ses débuts en 1981 dans le soap The Edge of the Night, il enchaîne sans souffler les apparitions d’un ou deux épisodes : Chicago Hope, Frasier, Millennium, Ally McBeal, Urgences, Preuve à l’appui, The Practice, The West Wing, NYPD Blue, Les Experts, Bones, Cold Case… La liste est longue. Dans X-Files (Roland, 1994), il se dédouble pour incarner des jumeaux bizarres et forts en maths. Treize ans plus tard, dans Lost (Not in Portland, 2007), il prête brièvement ses traits au mari de Juliet, renversé par un bus lorsqu’il s’intéresse de trop près aux travaux de sa femme sur la fertilité.
Quelques personnages récurrents lui permettent aussi d’asseoir dans la durée son talent ombrageux. Procureur dans Homicide (il reprendra le même rôle dans Law & Order), fils du dangereux mercenaire incarné par Dennis Hopper dans la première saison de 24, gouverneur ultra-sécuritaire honni par les prisonniers dans Oz… Est-ce son physique atypique, les yeux enfoncés dans les orbites et le teint souffreteux ? Ivanek incarne souvent des cols blancs aux mains sales, des notables ambigus, voire franchement inquiétants. « Je ne sais pas si c’est ainsi que les gens me voient, ou si j’ai malheureusement un don pour être louche », plaisante l’intéressé.
Palette subtile
Au fil du temps, on l’a aussi aperçu au cinéma (Donnie Brasco, Hannibal, In Bruges), et notamment à trois reprises chez Lars Von Trier, dont il intègre la troupe fétiche pour Dancer in the Dark, Dogville et Manderlay. Quand il ne foule pas les planches de Broadway, son dada… « Le théâtre est à mes yeux le travail le plus satisfaisant, mais ça demande une implication émotionnelle bien plus grande », déclarait-il encore récemment.
C’est pourtant la télé qui lui offre son rôle le plus marquant, avec Damages : dans la peau de Ray Fiske, l’avocat d’Arthur Frobisher, l’acteur joue une palette subtile, alternant ambivalence morale et vulnérabilité psychologique. Homosexuel honteux se consumant d’amour pour un hétéro trop beau pour lui, ami fidèle noyé dans une affaire de corruption qui le ronge, son personnage, de plus en plus fantomatique, semble littéralement se désintégrer sous nos yeux. Jusqu’au suicide lapidaire de l’épisode 11 : c’est sans doute cette scène, où Fiske, déjà exsangue, se fait sauter la cervelle dans le bureau de Patty Hewes, qui a valu à Ivanek un Emmy mérité.
Depuis, il suffit d’allumer son poste pour tomber sur lui. Congressman dans John Adams, juge aux dents acérées dans True Blood, chasseur sans merci dans la saison 3 de Heroes, il est également de retour depuis le 7 janvier dans Damages. Magie des flash-backs : même mort, Ray Fiske est encore vivant. Et Zeljko Ivanek, décidément inoxydable.

